Biennale Châteauroux 2017

BIENNALE CHÂTEAUROUX

Stéphanie Le Follic

Vous êtes installé à Vallauris. Vous y avez exercé comme tourneur pendant vingt-huit ans avant d’amorcer, au virage de la trentaine, une carrière artistique. Fatigué de la terre, ce sont les matériaux transformés et synthétiques qui vous séduisent alors (plastique thermoformé, aluminium et tabliers de boucher). D’emblée vous allez au politiquement incorrect. La Biennale de céramique de Vallauris de 2006, par son audace et la diversité des possibles exposés, vous donne l’envie de revenir à la terre. C’est décidé, vous ferez de Vallauris, de sa tradition potière et de l’histoire de sa décadence vos sujets exclusifs. Vous poursuivez sur la veine critique et êtes l’un des rares artistes français à le faire. Vos premières œuvres en céramique s’élaborent sous les auspices du cannibalisme vallaurien. Votre maîtrise incontestée assoit votre protestation. Sujets chocs et émaux clinquants, vous « surfez en conscience sur un excès de sensationnalisme » (Bodet, 2011). Cette façon anglo-saxonne choque, interpelle, plaît. Votre succès est immédiat. Yves Peltier vous décèle. Vous enchaînez avec Circuit Céramique (Paris, 2010), l’Ecole d’art du Beauvaisis, la Piscine de Roubaix, la Biennale de Châteauroux, le MAD New York.

On dit de votre œuvre qu’elle est « fertile et éprouvante » (Bodet, 2011). Chacune de vos sculptures brandit un épisode de la déchéance vallaurienne et confère une présence fantomatique à ce qui n’est plus, aux entreprises comme aux journaliers qui y travaillaient. Vous dénoncez la prestigieuse histoire sacrifiée aux intérêts du tourisme de masse et aux dérives consuméristes. Vous contestez la baisse de qualité qui s’ensuivit et la mise en faillite des ateliers, l’abandon contraint des fours, les ateliers en déshérence, les potiers intoxiqués au plomb. Vous avez une réelle aptitude à circonscrire votre sujet. La dénonciation est synthétique, claire, lisible. Le coup porté est toujours violent. Vous détournez avec autorité et panache les codes de la statuaire classique pour stigmatiser les rouages de la tragédie vallaurienne. C’est votre chair qui crie son désarroi. Ce sont autant de monuments que vous érigez à ce qui demeure votre lieu de mémoire. 

Stylistiquement, vous cultivez une certaine élégance. Élégance constructive et rutilance des couleurs. Vous avez choisi de travailler les émaux flammés, si caractéristiques du Vallauris des années 70. Simples d’utilisation, leur vulgarité, leurs kitchissimes effets corroborent le sens voulu pour les pièces. Votre enjeu, écrit Ludovic Recchia (2016), « est de recycler cette esthétique de pacotille pour la resituer dans la sphère de l’art contemporain ».

Les charniers (Cycle, 2010), les langues (Canis Lingua, 2016), la Mère (2017), dérangent aussi par leur ambivalence corporelle, érotique ou sexuelle. « Moments de pure confusion entre attirance et répulsion » (Recchia, 2016). Il y a toujours chez vous ce rapport obligé au corps mal aimé ou maltraité. S’il est l’emblème d’un épisode historique à caractère sociétal, il impose en même temps un regard indisposant sur soi. Vous jouez en permanence de cette double lecture, de ce grand-écart mis en scène entre le collectif et l’individuel. Vous « explorez sans concession les désordres physiologiques et psychologiques de l’être : la fragilité, la peur de la mort, la menace de l’anéantissement » (Bodet, 2011).

A l’occasion de la 19e Biennale de Châteauroux, vous présentez deux nouvelles thématiques. Sous le titre Arts de la Table vous présentez une série déclinée autour de l’idée du festin capitaliste qui écrase, dans l’indifférence, des vies et des espoirs. Les cendriers s’emplissent de rebuts abjects (bras mégots, poumons cuits au plomb…). Et puis, plus monumentale, il y a la Mère. L’utérus en deuil cultive sa façade décorative. Beau et sordide toujours. Le titre de ‘mère’ correspond au nom donné par les mouleurs au moule maître, le premier sorti de la matrice après la prise d’empreinte de la figure pleine. Il illustre de fait cette épopée du moulage qui marqua la fin de la grande époque vallaurienne. Il fait aussi penser à la destinée tragique de l’histoire mise bas.