Le Caligraphe

Le passage à la sculpture de Marc Alberghina est davantage du ressort de la rupture épistémologique que du glissement progressif d’une technique à une autre. Ou d’une vie à une autre. Ce qui induirait que Marc Alberghina ne soit pas un céramiste devenu sculpteur mais plutôt un individu advenu un jour le plasticien qu’il a toujours été, et par qui le matériau céramique sera utilisé entre autres. Mais pas pour rien, et à partir d’un savoir particulier, et selon des charges signifiantes exceptionnelles.
L’une de ces charges étant – et c’est logique – l’Histoire même de la céramique, en un lieu précis, Vallauris, creuset, athanor, d’un savoir sur la terre. Une terre, une argile, innocentes si l’on peut dire, pétries, tournées, dans d’obscurs bâtiments traditionnels, innocentes car au service d’objets utilitaires ou de bibelots, et l’on va voir, dans sa vie de sculpteur, ce que Marc Alberghina va faire de la notion de bibelot. Plus rien d’innocent, et à contrario dans une lumière constante, celle de l’éprouvette, celle du laboratoire, celle du bloc opératoire, celle de la vitrine du joailler. Et dans un voyeurisme voulu qui n’est autre qu’ethnologique, qui n’est autre que la mise en évidence (de video : voir), la mise en évidence de la torture, du sang, de la mort. Une ethnologie de l’imprécation. Mais muette, sidérée pour hurler la sidération, devant tout ce que cache une société.
Le talent, unique, de Marc Alberghina est d’avoir, d’emblée, et ce n’est sûrement pas pour rien, trouvé… un concept ? un objet fétiche ? une solution ? Oui : une solution pour englober les scènes successives de son discours. Car c’en est un, de discours, et, comme il se doit, pris dans la matière, mais l’art contemporain nous habitue à ce mode d’ex-pression : il ne s’agit plus des petites impressions de l’Im-pressionnisme, mais de la régurgitation par des Sujets de ce qu’ils ont à dire sur le monde de manière urgente, car ce monde défaille, ce monde hurle, ce monde est en danger.
La solution alors était celle d’un cadre, d’un encadrement pour serrer le discours, et de manière tellement signifiante que tout le travail de Marc Alberghina devient un livre géant dont chaque pièce, chaque exposition, tourne les pages.
Pour englober tout en préservant la lumière nécessaire – la lumière de doux sunlights cruels – l’idéal était ce globe dit de bouquet de mariée, où se mettaient à sécher, pour devenir sculptures, craquantes, la fleur d’oranger, ses feuilles. Un passage de la nature à la culture qui créait une sorte de pénate sur l’autel familial de la reproduction.
Mais dans les globes (oculaires ?) de l’exposition fondatrice que constitua l’hommage à un Saint Narcisse par Marc Alberghina en 2004, on put chercher en vain les gants, les couronnes, les voiles, la fleur d’oranger métaphoriques de l’identité féminité/vierge, la surprise fut de taille, car, pour cette question d’identité narcissique – qui suis-je ? et non suis-je beau ? et même est-ce que j’existe ? – on trouva  l’autre versant de l’Etre : celui d’Adam le glébeux, androgyne premier, extrait de la glaise.
Et le mimétisme à l’œuvre entre globe et phallus a joué, ce phallus présent comme symbole de puissance et de fécondité dans toutes les civilisations sans exception, et, du bouquet de la mariée, panoplie de la féminité, on est passé à cet objet dans les sciences humaines reconnu comme trésor des signifiants et non comme organe : le phallus.
Pour une Saint-Narcisse, il  s’imposait de remettre à plat la question de l’image, et du sens, du pénis/phallus, tout fonction, rôle, devoir dans l’imaginaire collectif, et lui restituer sa part de féminin, c’est-à-dire de créativité.
Si l’on pense que le poète est celui qui ne néglige pas sa part de féminin, qui n’est pas la féminité mais un creux, un lieu d’accueil de l’ailleurs, alors ce travail  de Marc Alberghina semblait avoir pris le parti de revendiquer une jouissance autre pour les hommes, à savoir loger sous la cloche diaphane l’autre agent de la division des sexes, et de manière si peu réaliste sous la forme de passoires à thé, de nouilles, d’hameçons, qu’il pouvait réassumer sa valeur de discours, sortir de la sidération. Le bruit qu’il faisait l’indiquait. Le bruit qu’il faisait chez son double, le phallus encore plus fragile, plus translucide, sans cesse érigé par un hélium vacillant, dans lequel – question de genèse oblige – on pouvait apercevoir des petites mains tout aussi translucides. Toute la machinerie, bruyante, grinçante, gémissante évoquant assez des limbes où un liquide séminal serait dans une gestation à lui. Cette sorte de science-fiction n’est pas étrangère au travail de Marc Alberghina en tant qu’écriture de la vie et de la mort.
Science-fiction – ou fiction – qui donne la distance, qui donne une esthétique. Qui donne des métaphores où le réel, et la cruauté, et la vérité, ont puissance d’exorcismes. Car le réalisme des squelettes, des mains et bras coupés, des cœurs à artères sectionnées, des bustes sans visage, sans parler de la panoplie du Boucher/Fonctionnaire et de la banalisation de la tête de mort sous son régime, la vérité du sang, la vérité de la torture, de la perversion, de l’Autre chosifié, la vérité de l’être fragmenté/dépecé et préparé pour des festins de Barbe-Bleue invisibles et plénipotentiaires, se retourne en préciosité, en orfèvrerie mimétique, en doubles sauvés des eaux, et la sublimation alors devient effective de par la nature aérienne, délicate, des corps ou parties de corps sans viscères ou aux intérieurs de banquises où se seraient prises des algues avant la glaciation.
Mais l’obsession du translucide, en dehors du fait qu’elle puisse apparaître comme un détour extrême vis-à-vis de l’opacité de l’argile, peut aussi la rejoindre cette argile lorsqu’elle est vue plus qu’au microscope, à travers le cyclotron géant qui fait du boson la matière plus première que première : une colle dont aucune partie de l’univers ne peut être privée. Les mondes cristallins (histoire d’œil encore dirait Georges Bataille ?) de Marc Alberghina ne seraient-ils pas la part belle de la Création, là où cela naît de la lumière, quoi que cela doive être. Et alors tout pourra se traduire en matérialisations féériques telles qu’Alice les rencontra. Réparation par un retour à l’enfance, nouveau départ. Et les anonymes de la préhistoire avec leurs mains-signatures, ou les héros hollywoodiens avec leurs pieds pris dans le ciment des trottoirs, n’ont plus rien à envier aux petites mains du monde, les enfants rêveurs qui disent oui, qui disent non sans que cela s’entende. Les mignardises pour goûters d’Alice ont renforcé le vocabulaire de cette œuvre en marche, qui est de décaler toutes les définitions, et de traduire, c’est-à-dire porter ailleurs. Faire éclater le sens en douceur, very very sweetly. J’avais écrit quelque chose qui me semble toujours d’actualité dans ce qui insiste aujourd’hui avec les Nougatines et les Offrandes : « Evidemment la mignardise n’est pas seulement un gâteau, c’est aussi une référence à Mignard, amoureux de l’Italie, élève de Jean Boucher, et peintre de tableaux d’autel. Et n’est-ce pas sur des autels imaginaires et dérisoires que, par une provocation au laser, Marc installe ses cloches, ex-votos ironiques à des puissances inexistantes ou sadiques ? Si Mignard fut justement le portraitiste à qui les nanties de l’époque demandaient de leur faire un teint tout de lis et de roses, une petite bouche et des grands yeux vifs, c’est comme si Marc Alberghina chargeait aujourd’hui la mièvrerie, la préciosité, de révélations déflagrantes, d’une violence déchirante ».
Et ces ex-votos toujours aussi ironiques ne sont pas un système mais un style, fait d’une remarquable polysémie : car ces corps ou parties de corps, jusqu’à l’os – os comme restes d’un repas anthropophage, des bras/éprouvettes pour un labo mengelien – disent encore l’alchimie d’une épuration de la matière jusqu’à sa revirginisation : ce blanc où tout peut s’inscrire, se marquer, comme le fait la calligraphie chinoise qui pose la Lettre dans une rapidité d’éclair. Cœur comme lettre, comme l’être, cœur posé sur cette poitrine, cœur déchiré, cœur emblème, cœur décoration, cœur signature, à l’intersection de tant à dire.
Après la terre, et les radiateurs, et la maille, l’articulation, la dentelle, c’est comme si la céramique d’aujourd’hui avait récolté toutes les qualités des autres matières, des autres tentatives réussies, pour devenir une substance inconnue, singulière, quelque chose de lisse et luisant, fragile et musical, qui a dépassé tout en le rappelant – comme Einstein rappelle Newton – l’Ecorché de Jean-Antoine Houdon, et les Vieilles de Goya, et le buste de Marie-Antoinette par Jean-Baptiste Lemoyne, et surtout l’auto-portrait en buste de Gian Lorenzo Bernini, qui se brûla à la bougie pour mieux exprimer la douleur, toute cette Histoire déjà. Et puis, dans un retour magnifique, l’histoire de Vallauris, où, pièce après pièce, chaque œuvre est chargée d’une des caractéristiques d’un nuancier récupéré, sauvé des eaux lui aussi : l’inventaire des manières des potiers de Vallauris, l’éventail de leurs recherches artisanales/alchimiques, reprises par Marc Alberghina comme on se saisit d’un témoin. Les styles du nuancier qui vont venir rehausser sa sculpture de corps et d’histoires, ses histoires de vie et de mort, et d’amour bien sûr, non seulement les rehausser, mais venir s’y loger pour toujours, venir participer au futur dans un musée imaginaire et somptueux voulu et organisé par le grand conservateur poétique qu’est le sculpteur Marc Alberghina. A l’intersection des thèmes intimes, la transmission d’un certain flammé est en train de se faire de manière miraculeuse. Technique dépassée par une nécessité de l’art qui n’est autre qu’une forge inextinguible.
France Delville, Cagnes-sur-mer, 15 août 2012