Sucreries douces…

SUCRERIES DOUCES…

60 x 60 cm
60 x 50 cm

Sucreries douces et alléchantes aux orifices étoilés, mandorlés ou ovoïdes, les dernières oeuvres de Marc Alberghina s’offrent comme des fleurs impudiques dont la peau au dessin d’un sol assoiffé contraste avec la forme d’un cratère glissant et humide.

La référence explicite aux organes sexuels couplée aux craquelures et à l’émail brillant de ces sculptures en font-elles des œuvres de « mauvais goût », des oeuvres “kitsch”? Ces propositions font écho aux productions céramiques commerciales vallauriennes des années 50, à ces souvenirs de vacances que l’on achèterait sur un coup de cœur. Elles se nourrissent de ce fameux “kitsch”, fruit d’un temps et d’un goût populaire réjouissant que protège, ici, l’astuce bienveillante du second degré.

L’histoire de l’art s’est construite sur une suite ininterrompue de dénigrements et de rejets des styles précédents pour asseoir la légitimité du nouveau temple à la mode bâti sur les ruines d’un soit disant « mauvais goût », fruit de la lassitude et des impasses esthétiques. Ainsi, au XVIe siècle, les parois couvertes de reptiles, de coquillages, de mollusques, de poissons et d’algues de la grotte des Tuileries à Paris, commandée par Catherine de Médicis à Bernard de Palissy, tombèrent en ruine peu après sa mort en 1590. Ses recherches sur les émaux, son savoir-faire disparurent en raison de bouleversements politiques, d’un changement de mode et faute d’avoir été transmis Ces « rustiques figulines », œuvres de prestige furent détruites, oubliées, victimes de l’implacable changement de goût. C’est seulement au XIXe siècle que des artistes au regard neuf rendirent leur statut de trésors à ces sublimes rescapées.

Le patrimoine vallaurien en suit-il le chemin? La ville de Vallauris est-elle condamnée à s’enfermer dans ce même cercle vicieux? Pour nous interpeller sur ce sujet, Marc Alberghina investit le champ du grotesque. La langue française réduit ce terme à un jugement de valeur négatif. C’est pourtant nier sa véritable dimension dans le domaine des arts et de la littérature: dénoncer les vices de son temps sous les traits d’un discours profond et multiforme, ludique ou inquiétant dont la valeur constitutive et essentielle est l’éthique politique et contestataire, au contraire du kitsch. Son objectif, est de bousculer l’ordre établi.

Au travers de cette provocation visuelle, née de l’attirance pour cette terre offerte dans la séduction de son émail et de la surprise de voir ces orifices sexuels ouverts dans l’exagération de leurs corolles, Marc Alberghina utilise l’éthique du langage grotesque pour questionner le rapport douloureux de la communauté vallaurienne au patrimoine artisanal de sa ville. Les explorations plastiques d’Alberghina, au formes revendiquées, redonnent vie à cette mémoire patrimoniale vallaurienne qui s’efface progressivement. Elles défendent les recherches techniques les céramistes locaux — scientifiques empiriques —, la richesse et la popularité de leurs émaux, de leurs formes, la truculence de leurs créations. L’enjeu est donc bel et bien politique: utiliser un langage exagéré pour rendre hommage en assurant la transmission des savoir-faire par une dimension contemporaine, en sensibilisant une nouvelle génération de jeunes artistes. Comme l’histoire nous le répète constamment, la prise de conscience politique de la protection du patrimoine doit être faite avant la disparition programmée de sa mémoire.

L’artiste nous interroge également sur notre rapport à un autre patrimoine, sacré celui-là, celui du sexe source de Mystère. Il nous invite à réfléchir sur un territoire plus intime, et pourtant partagé par tous, objet d’un asservissement politique, social et religieux: notre rapport spirituel à la représentation du sexe, et plus particulièrement à celui de la femme. Les orifices féminins, par leur contiguïté physique et par une toison plus ou moins envahissante, ont longtemps évoqué à l’homme l’animalité et « l’indomptable » de la bête. Qui se cache derrière ces ronces humides et odorantes ? Un monstre denté qui va lui dévorer le vît et le priver de sa condition d’homme ? Le mystère des arcanes de la grotte féminine reste ancré dans l’inconscient collectif au-delà des connaissances anatomiques.

« Je parvins au seuil d’une grande caverne, devant laquelle je restais un moment frappé de stupeur, en présence d’une chose inconnue […]. Au bout d’un moment deux sentiments m’envahirent : peur et désir, peur de la grotte obscure et menaçante, désir de voir si elle n’enferme pas quelque merveille extraordinaire » écrivait Léonard de Vinci. L’homme reste fasciné par le sexe féminin, creuset où la semence est avalée pour être transmutée en vie. Face à cette crypte inaccessible, ce sont les peurs qui ferment l’accès à ses profondeurs, à ses ténèbres nimbées de mystères.

L’appropriation artistique du sexe de la femme par l’homme, pour servir ses desseins sociaux, politiques et religieux, ou pour exprimer ses peurs primordiales, est omniprésente dans l’histoire de l’art. Pour asseoir son patriarcat, l’Église avait supprimé la connexion spirituelle du fidèle avec ce symbole sacré. La forme vulvaire n’avait cependant pas disparu. Les maîtres-architectes la glorifiaient sur les façades des églises romanes. Le Christ pantocrator est mandorlé d’une vulve aux dimensions de sa gloire. Elle contient la Lumière. C’est la Mère, l’Origine du Mystère. L’un n’existe sans l’autre, c’est l’union des complémentaires universels. Les symboles sacrés, s’ils sont délibérément cryptés — mot qui signifie caché en grec — parcourent les siècles et dorment au fond de notre inconscient. Leurs messages restent inscrits dans notre ADN culturel, ils sont indestructibles.

Les territoires physique et psychique du sexe de la femme lui appartiennent en propre. L’inviolabilité de ce temple est sacrée. Malgré les innombrables souillures masculines qui maculent l’histoire de la représentation de la femme et de son sexe, ce dernier reste un thème de prédilection pour les artistes, hommes ou femmes. Depuis plusieurs décennies, des femmes artistes, investissent le sujet. Marc Alberghina les accompagne, fort d’une nouvelle virilité, dans cette volonté de comprendre le mystère de L’Origine du Monde. Il en donne une vision dédramatisée, éclatante et finalement très respectueuse. On y respire le nectar nourricier de la fleur ouverte aux éléments, source de vie, de la connaissance de soi et de l’univers.

Alexandra Jaffré